27.04.2008
Yes We Neng
Xunzi est un penseur, philosophe du temps des royaumes combattants, ayant vécu 300 ans avant notre ère, confucianiste par éducation mais qui prit le contre pied de son maître en écrivant le chapitre 性恶 (xing e) , « la nature humaine est détestable ». Dans cette partie, très argumentée, à l’image de toute son oeuvre, il présente l’homme comme étant naturellement mauvais.
Tout le monde détient le 可 (Ke), le pouvoir de devenir l’homme sage tel l’exemplaire Yu, mais peu de personnes détiennent le 能 (Neng), la capacité à atteindre l’état d’homme respectable aux deux vertus les plus importantes : le 仁(ren) et le 義 (yi), la bienveillance et la probité.
Près de 1900 ans avant Hobbes, Xunzi invente le concept d’homme loup pour l’homme.
Allant plus loin dans l’analyse, Xunzi, cette fois ci dans la lignée des aphorismes de Confucius, développe l’idée de l’environnement de l’humain, facteur le plus important du développement de l’individu. Un homme deviendra mauvais à côtoyer des gens de petites vertus, telle est la triste vérité. Et ainsi, Xunzi invente le concept de terreau social, bien avant Durkheim pourrait-on dire.
Enfin, Xunzi met bien l’accent sur la capacité du 能, le sinogramme du pouvoir, de la volonté, qui prend toute son épaisseur sémantique à cette époque, 2300 ans avant le Yes We Can d’Obama.
Le sens de la volonté et de la coopération n’a jamais été aussi important pour des peuples occidentaux et chinois qui doivent se comprendre pour faire face aux challenges du 21ème siècle et travaillez ensemble. Prenez le grand bond en avant pour construire l’économie moins carbonée de demain : c’est en opérant des transferts de technologie et en investissant dans les projets clés liés à l’économie d’énergie que le développement des industries vertes pourra se concrétiser.
Les plus belles technologies de piégeage de carbone ne pourront pas atteindre leur seuil d’efficacité si les chinois ne peuvent pas en profiter. De l’autre côté, les zones économiques spéciales, sorte de terrain expérimental et principe qui a fait ses preuves en Chine trouveront de nouveaux défis à relever avec l’instauration des zones Low Carbon pour améliorer l’efficacité énergétique des process de production.
Sur ce sujet en particulier, la Chine a encore beaucoup à apprendre, surtout lorsque l’on voit que la courbe d’intensité énergétique (Wh pour produire de la valeur ajoutée) n’est pas bien orientée : c’est ici que les européens trouveront en Chine un important marché et des projets gigantesques pour changer l’orientation de la courbe. C’est tout le sens du Neng, du vouloir, vivre ensemble, travaillez ensemble.
Alors Xunzi pourra t-il alors faire son entrée dans les programmes de philosophie des petits français ?
21:10 Publié dans Vie Economique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : coopération, chine, occident, neng, xunzi, philosophie, stratégie
21.02.2008
Le Junzi
Le JunZi 君子 est un terme remontant à Confucius, sorte d’équivalent chinois de notre honnête homme français ou du gentleman britannique, une personne qui cherche à s’améliorer sans cesse, en étant plus vertueux pour devenir une personne exemplaire.

Comment comprendre que le concept de démocratie, qui peut être compris comme la poursuite de l’idéal de l’honnête homme n’a pas eu autant de succès populaire et ne suscite toujours pas le ralliement de la large majorité des peuples asiatiques sous influence confucéenne ? Le confucianisme dans son cœur est-il vraiment autocratique et autoritaire comme le proclame les gouvernements asiatiques ?
Regardons par exemple comment le concept de décentralisation est perçue par la philosophie chinoise. La société idéale est un agrégat de petites communautés, et chacune de ces communautés est composée par des personnes qui se gouvernent elles-mêmes de façon rituelle. Le gouvernement idéal n’est donc pas une bureaucratie centralisée mais des gouvernements autonomes sans aucune coercition entre eux, seulement des contrôles volontaires et des participations dans des activités sociales. Le leadership est aussi assuré par une persuasion rationnelle et émotionnelle proche de l’éloquence du sophisme, loin de l’utilisation à outrance de juridictions absconses.
Il n’a jamais été du projet de Confucius de construire une politique paternaliste laissant dans la plus noire des ignorances les gens du peuple. Démocratie et confucianisme ne sont donc pas incompatibles : le même idéal politique de communautés qui s’autorégulent et qui cultivent l’idéal de l’éducation continue, idéal culturel de poursuite d’une société moins violente et idéal de construction de citoyens modèle type JunZi. Non la démocratie n’est pas si loin du confucianisme finalement. Certes, c’est un concept importé de l’occident mais le dialogue des cultures prend ici tout son sens.
Alors pourquoi les Etats se réclamant du confucianisme n’ont-ils jamais pu exprimer l’idéal démocratique originel du Maître en écrivant anachroniquement. Ces idéaux sont aussi ceux de Kant, des philosophes de Lumières, des encyclopédistes qui ont nourri les imaginaires des révolutions française et américaine.
Nietzsche dit : "L’Etat est le plus froid des monstres froids. Il ment froidement ; et voici le mensonge qui s’échappe de sa bouche : “Moi l’Etat, je suis le peuple”. Nietzsche redonnerait-il des couleurs aux vraies valeurs de KongZi ?
16:15 Publié dans Vie Culturelle | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : philosophie, Chine, confucius
16.05.2007
Une pensée chinoise

Une pensée hétérotopique :
Ce qui m’a attiré en premier lieu avec la pensée chinoise, c’est qu’elle réunit toutes les conditions de l’extériorité : vis-à-vis de la langue qui n’emprunte en rien à la langue indo-européenne, vis-à-vis de l’histoire alors que les cultures hébraïque et musulmane sont liées à la nôtre. Nous n’avons pas de page commune avec la Chine, cette culture est juste autre. Alors que notre pensée oscille entre Athènes et Jérusalem, entre le logos et la révélation, la Chine fait entendre d’autres paroles fondatrices.
Mais si l’on peut parler, et je suis les pas de Jullien ce faisant, de « pensée chinoise », c’est par la langue des idéogrammes et tous les choix sémantiques qui sont les siens.
Du refus de la partialité, non pas de l’erreur :
Il a été tentant alors de dire que la Chine est restée à un stade « pré-philosophique » car elle ne propose de débat qui fonde toute pensée philosophique. Elle les trouve stérile car l’enjeu n’est pas la notion de vérité, ce qui motive toute la philosophie occidentale. Ce que refuse la pensée chinoise, ce n’est pas tant l’erreur, à l’opposé de la vérité mais la partialité, ce qu’elle cherche à penser c’est une disponibilité de la pensée, ouverte à tous les possibles. La pensée reste évolutive.
De la cohérence, non pas du sens :
Autre particularité, la Chine n’a pas développé sa pensée morale autour du choix, de la transgression, bref, elle s’est passée de cette grande mise en scène du mal, fondée sur la liberté. Le « non-bien » intervient en Chine quand il n’y a plus de passage, ce qui renvoie au terme général de la pensée chinoise de la voie (tao). A la logique du sens, comme on dira le sens de la vie, elle propose celle de la cohérence.
De la transformation, non pas de la métaphysique :
Je relève encore une autre dissonance par rapport aux discours platoniciens que m’avait enseignés ce bon professeur de philosophie. En pensée chinoise, il n’y a pas de métaphysique en tant que dédoublement du monde, pas d’autre monde, pas de coupure platonicienne entre le monde intelligible des formes archétypes et le monde sensible qui serait l’image du précédent au sein du sensible. La Chine n’a pas pensé l’être mais le processus. Le Yi King (classique du changement), livre fondateur, appréhende la constance des cohérences au travers des transformations.
De la nature, non pas de Dieu :
Le Classique du changement s’ouvre sur la figure du Ciel (traduis aussi par Nature), le sacrifice au Ciel jusqu’au début du 20ème siècle est le plus important dans l’Empire. Or le Ciel, c’est l’alternance du jour et de la nuit, des saisons. Pas de pensée de Dieu, de seigneur au dessus de nos têtes, la seconde figure est d’ailleurs la Terre dans sa fonction réceptrice, d’où cette polarité Ciel/Terre, Yin/Yang, autour de laquelle n’a cessé de s’organiser la pensée chinoise, pensée éminemment relationnelle. Dans cette cohérence du cours des choses, s’intègrent à la fois la naissance et la mort : car tout le réel est tissé de processus d’actualisation, de concrétion et de coagulation, qui forment les être individués (mouvement yin) et de processus inverses et complémentaires, de déconcrétion, de décantation, d’animation, qui forment l’esprit.
De la régulation non pas de la politique :
La Chine n’a pas non offert un Montesquieu mais elle a pensé la morale entre les deux pôles du prince et du peuple, et selon l’idée de la régulation : quand le prince est bon, il influence le peuple par sa moralité ; et le peuple influence en retour le prince en le critiquant, quand celui-ci dévie. Selon certains, c’est le modèle contemporain de la démocratie à la chinoise : le droit de critiquer le pouvoir s’il dévie. La Chine pense donc la morale et le pouvoir, mais n’a guère pensé les institutions politiques.
Lorsque je referme ces livres et que je regarde la Chine contemporaine, je ne peux m’empêcher de penser que cette culture philosophique construit des grilles de lecture de la société. J’y puise la patience lorsque je désespère de voir une pensée didactique émerger chez mon interlocuteur chinois. Mais je m’émerveille de la continuité, de l’adaptation de leur façon de penser lorsque le musulman du Xinjiang dira que le Coran a été écrit pour la société de l’époque et qu’il faut relire chaque jour ses écrits pour les réadapter à notre société contemporaine. Je comprends un peu mieux sans l’approuver pour autant, pourquoi la démocratie en Chine, dernière question politique du 21ème siècle, n'est promise que dans cent années comme Wen JiaoBao l’a annoncé dans un de ses derniers discours. Je comprends un peu mieux, pourquoi le droit chinois n’est que copie des droits français et américains. Et pour finir sur une note anecdotique, je comprends mieux pourquoi il y deux commentateurs, une femme et un homme qui me réveillent chaque matin sur la CCTV 5 pour faire de ce journal, un journal harmonieux.
02:20 Publié dans Vie Culturelle | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : pensée chinoise, philosophie
12.02.2007
Du traité de l’éthique à la chinoise

伦理, LunLi, voilà ce que me renvoient les dictionnaires dont je dispose lorsque je demande de traduire « ethics » en anglais ou « éthique » en français. Pourtant, cette traduction ne me satisfait que moyennement puisque lorsque je la place dans mes rapports audits fournisseurs et que je le soumet à mes collègues ou partenaires chinois, ils ne comprennent pas très bien où je veux en venir par ce LunLi. En effet LunLi va plus renvoyer à ce que Freud appellerait la conscience sociale, le sur-moi qui régit les savoir-êtres de la société chinoise. Il serait aberrant de sous-estimer la puissance de ce regard collectif sur l’individu mais il est vrai que le sens du LunLi s’apparente plus à de la morale collective qu’à une éthique source de l’introspection individuelle.
J’ai déjà pu constater le caractère outrageusement « judgemental » des chinois notamment en entreprise. Les gens parlent, ne le montrent pas, jamais en face bien évidemment et ils ont vite fait de vous classer dans la catégorie des HuaHua GongZi (花花公子) que l’on peut traduire par playboy (tiens connotation positive chez nous…) et qui désigne quelqu’un qui ne sera pas digne de confiance. Lorsque l’on sait que la confiance est le ciment des relations de business dans ce pays, être classé de HuaHuaGongZi est bien un adjectif résolument péjoratif.
Même si mon nom chinois est un peu trop sérieux par rapport à mon âge, j’ai bien fait attention à choisir un nom qui, outre rappelant la sonorité de mon nom français a pour signification : « celui qui ira jusqu’au bout de ses engagements ». Je consacrerai une rubrique sur le choix des noms propres en Chine, c’est terriblement important.
J’en reviens sur la conception de l’éthique en Chine qui serait plus de la morale sociale qu’autre chose et donc assujetti à l’éducation.
Une précision à ce stade là de ma note dans la catégorie vie en entreprise, je traite ici de l’éthique au sens d’éthique des entreprises et des individus. J’ai pu constater ces derniers mois qu’il devenait urgent que je réfléchisse sur ces sujets là d’après ce que je vois au quotidien.
Il est vrai qu’il serait absurde de penser que des termes qui viennent du latin pour morale et du grec pour éthique serait applicable de ce côté ci de la planète. On reconnaîtra aisément dans la distinction entre visée de la vie bonne et obéissance aux normes l'opposition entre deux héritages : l'héritage aristotélicien, où l'éthique est caractérisée par sa perspective téléologique (de telos, signifiant « fin ») ; et un héritage kantien, où la morale est définie par le caractère d'obligation de la norme, donc par un point de vue déontologique (déontologique signifiant précisément « devoir »). 
Peut-on toutefois catégorisé la perception de l’éthique en Chine dans la famille de la morale au sens Kantien du terme ?
Je ne le pense pas, je pense qu’il faut là encore penser différemment lorsqu’il s’agit de penser la philosophie chinoise. C’est ce qui m’a troublé à mes 17 ans lorsque j’ai découvert Confucius alors que j’étais pétri des pensées des Lumières, de Kant puis de Nietzsche. Il faut penser différemment.
Ici le terme clé est l’harmonie :
L’harmonie est pièce maîtresse de cette éthique. Lorsque Confucius dit : l’harmonie prime en tout, c’est dans les relations à toutes les échelles que je constate la résonance de ses paroles si simples.
A QingDao, une japonaise à nationalité américaine me disait : vous les étrangers, je pense que vous ne comprenez pas que la japonaise est très heureuse de suivre les choix de son mari. De choisir si elle veut le suivre certes, mais toujours de suivre et de témoigner un immense respect de la décision qu’il a prise. Il y aussi du confucianisme dans l’incroyable respect du chef dans mon entreprise. Absolument 100% des décisions, y compris les plus bénignes comme le choix de mon appartement attendra sa signature. Mon caractère parfois un peu rebelle a du mal à l’accepter.
门当户对 MenDang HuDui désigne la situation typique où un couple aura de part leurs familles respectives la même culture, la même situation financière et position sociale et pourra ainsi emprunter le terme d’harmonie pour désigner le couple.
Chez nous, ce sera plutôt Capulet et Montaigu, les contraires s’attirent.
Je pourrais par la force du verbe, balayer en un instant toute conscience éthique chez le chinois notamment d’après ce que j’ai vu de la conduite du business ici et de l’éthique des acheteurs par exemple mais je reste optimiste par volonté comme à mon habitude.
L’éthique chinoise tend vers l’harmonie théorique mais se meut en sagesse pratique au quotidien.
On ne recherchera pas le conflit direct, on évitera de prendre trop de risques, on cultivera la stratégie à la SunZi (j’y reviendrai, c’est un des auteurs clés de la pensée chinoise), on privilégiera l’accord moral plutôt que le contrat écrit.
Je me pose la question suivante, après la visite de Ségolène Royal qui évidemment n’a jamais du mettre le nez dans un bouquin de SunZi ou KongZi (confucius) avant de parler des droits de l’homme en Chine. Faut-il avoir cette attitude d’éducateur envers ce peuple ? Peut-on leur apprendre la valeur des droits de l’homme et on va imposer notre vision de l’humain, champion de la vertu que nous sommes, nous français ? Je ne le pense pas. Soyons plus stratégique que le stratège lui-même. Adaptons plutôt ce genre de discours : vous, chinois savez très bien que le stade ultime de développement passera par une considération plus éthique de la société, je pense aux droits de l’homme mais aussi aux problèmes de corruption et plus de liberté démocratique. Nous, français, européens, avons un modèle de droit et un modèle social qui ne sera pas applicable à votre société certes mais par votre force d’appropriation, ne pourriez vous pas vous en inspirez ? Soyons plus fin, ne passons pas pour des donneurs de leçons. C’est inefficace et de toute façon, le chinois n’écoutera pas ou acquiescera « confuciusénement » sans aucun suivi derrière.
06:00 Publié dans Vie de l'Entreprise | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ethique, culture, chine, philosophie

