31.01.2008
Confucianisme et croissance
Une des façons soit de rassurer, soit de critiquer gratuitement, soit de vouloir placer un bon mot en société après avoir passé quelque temps en Asie consiste à attaquer le soi-disant point faible des asiatiques, et de la communauté chinoise en particulier, à savoir le manque apparent de créativité. Voici rapporté d’une conférence de l’Insead un dialogue éclairant ce débat :
Un journaliste du Financial Times à Lee Kuan Yew, minister mentor de Singapour, père spirituel et politique de la cité-état :
Vous avez soutenu que la cohésion sociale était le facteur clé de succès de Singapour, mais il existe un autre point de vue qui soutient que Singapour est devenue une société conformiste. Les entrepreneurs ici m’ont rapporté que les Singapouriens étaient très bien éduqués, mais d’un autre côté, qu’ils manquaient de prise d’initiative et avaient peur de prendre la parole. Etant donné que Singapour veut devenir une société de la connaissance, et que pour cela vous avez besoin de gens créatifs, qui remettent en question le système, pensez vous que c’est un sérieux problème pour Singapour ?
LKY de répondre : C’est une vision classique d’occidental.
Si nous n’étions pas des gens créatifs, pensez vous que nous serions là à converser lors d’une conférence de l’Insead ? Pensez-vous que nos universités seraient placées dans le top 50 mondial ? Pensez vous que nous serions classés selon The Economist, et d’après une étude McKinsey parmi les cinq états les plus efficaces en matière d’éducation ?
En Corée du Sud, ils choisissent parmi les étudiants à l’université formant les futurs professeurs le top 5% pour devenir professeur des écoles. Nous faisons la même chose. Il y a 50 ans, nous avons visité tous les pays qui réussissaient leur intégration scolaire et nous avons pris le meilleur de chacun pour former un modèle qui nous convenait. Aujourd’hui, nos universités sont classées parmi les premières au monde. Non, je ne crois pas que vous pouvez dessiner des stéréotypes aussi facilement, si nous étions stupides, le prestigieux Financial Times ne serait pas venu nous poser cette question.

Proposition n°1 de Jacques Attali: Améliorer la formation des éducateurs de crèche.
14:25 Publié dans Vie Culturelle | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : education, comparaison, confucianisme, croissance, singapour
03.12.2007
Une stratégie insulaire
En ces périodes de tensions énergétiques avec la réélection de Poutine en Russie et la visite d’Etat du président pour sécuriser nos approvisionnements en gaz en Algérie, le regard doit peut-être se poser sur une île qui a su conserver sa puissance industrielle de pointe, une île high tech, aux campus verdoyants et qui attire les entrepreneurs du monde entier grâce à une politique fiscale séduisante. La réponse à la mondialisation de Singapour, un des endroits les plus connectés du monde est la bonne : celle d’un accélérateur mis sur l’éducation et la formation qui fait partie du plan sociétal de l’ancienne colonie britannique. Ainsi elle a su conserver son industrie électronique de pointe tout en délocalisant les activités les moins intenses en valeur ajoutée vers leurs cousins chinois.
Il serait donc de bon ton de se pencher sur la stratégie adoptée par les fils du patriarche Lee : puique leur politique industrielle a réussi, qu’en est-il de leur politique énergétique ? Ainsi dans le domaine de l’énergie, l’île au sud de la Malaisie ambitionne d’augmenter la valeur ajoutée de son industrie à quelques 34 milliards de dollars singapouriens d’ici 2015, soit 70% de croissance par rapport aux niveaux actuels.
C’est dans le pays voisin que l’on discute actuellement piégeage du CO2, une technique dont tous les brevets sont détenus par les grands groupes pétroliers et qui attendent que la tonne de CO2 devienne intéressante économiquement pour lancer cette technologie pas encore bien au point. Comme toujours, la sphère écologique ne peut exister tant qu’elle n’a pas rencontré la sphère économique.
C’est bien une réponse économique et stratégique que propose Singapour.
Tout d’abord en favorisant l'adoption de marchés compétitifs pour que les consommateurs puissent bénéficier de l’énergie à un prix compétitif par rapport aux autres économies. Pour eux, pas de monopole et les électriciens se font la guerre des prix, ainsi le consommateur final n’a ressenti la hausse du pétrole qu’il y a peu de temps. On parle maintenant de vendre l’électricité dans les circuits de distribution classique.
Une autre stratégie est de diversifier l’approvisionnement énergétique pour manager les risques géopolitiques, qui sont importants avec les puissants voisins que possède le centre financier. Ainsi Singapour construit un terminal de Gaz Liquéfié pour profiter de plus amples ressources en gaz.
Singapour, un des endroits les plus high tech du monde, se lance aussi dans l’économie d’énergie des bâtiments qui a le mérite de générer des économies presque immédiatement et des investissements moindres par rapport à une augmentation de la production d’énergie.
La touche allemande est dans l’investissement dans les technologies du solaire, pas encore rentables mais qui devraient dans ces régions équatoriales connaîtrent un développement significatif dans les prochaines années jusqu’à 5%.
Enfin, Singapour lance des agences pour améliorer la coopération internationale et coordonner les différentes agences dont le puissant fonds financier qui arrose tous les pays d’Asie du Sud Est et qui pourrait être un levier intéressant pour le nain politique que constitue la cité Etat.
La guerre du feu ne fait que commencer, et elle nécessitera plus que du capital spéculatif, mais aussi des idées et du capital créatif.
20:05 Publié dans Vie Economique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Singapour, energie, stratégie
31.10.2007
Le travailleur du 21ème siècle
Il est un proverbe chinois qui interpelle avant de faire réfléchir :
钱可通神 Qian Ke Tong Shen
Si l’on retient comme traduction de Shen : Dieu ou les dieux, on arrive à la traduction quelque peu subversive : l’argent peut faire bouger (même) les dieux. Notre équivalent occidental, "l’argent peut tout acheter", voire même "l’argent n’a pas d’odeur" est biaisé car le 21ème siècle tel qu’il se présente renvoie l’idée que le travailleur devra migrer pour aller chercher l’argent là où il est. C’est donc une traduction presque au sens premier qui peut être retenue : l’argent fait bouger les masses, les personnes, les cerveaux.
Jacques Attali, dans son livre l’Avenir du Travail écrit :
« Aujourd’hui, 150 millions de personnes vivent dans un pays différent de celui de leur naissance. En 2050, les expatriés seront dix fois plus nombreux. […] Au total, en 2007, 5,5 % des travailleurs qualifiés dans le monde sont nomades ; ils seront au moins 15% en 2050. Le savoir créatif, sera de plus en plus rare, mobile et de plus en plus courtisé. Les pays en forte croissance rivaliseront pour accueillir cette immigration qualifiée et mettront en place des programmes attractifs en matière financière, sociale, fiscale, familiale.
A l’avenir, la concurrence en matière de talents sera plus rude, plus professionnelle, mieux organisée ; elle constituera un des points les plus sensibles des négociations économiques et sociales internationales. Il faudra sans doute aller vers l’édiction de règles mondiales, comme on a fait en d’autres domaines, pour éviter que certains pays n’attirent à peu de frais, notamment par le jeu de déductions fiscales, des cadres que d’autres pays auraient mis très longtemps à former. »
La vision d’Attali m’a rappelé deux anecdotes :
Les paroles d’un de mes profs (Khôleurs pour tout vous dire) : on fera de vous des Zidane des espaces préhilbertiens, des Ronaldo des équations de Maxwell, vous êtes des sportifs de haut niveau en devenir, donc bien sûr tout le monde ne peut survivre et intégrer l’équipe de France de Polytechnique.
Les paroles de mes collègues centraliens : je veux une expérience à l’étranger, je veux le campus américain, les pom pom girls et les hot dogs. On sous estime l’attrait du soft power américain.
Enfin, je vous invite à visiter le site web du gouvernement singapourien. Tout y est : attraction des investisseurs potentiels, facilités pour les visas, services pour vous et votre famille à l’installation dans la capitale asiatique, des campus de rêves, des banques à votre écoute, le respect de la propriété intellectuelle, bref tout pour attirer les cerveaux caucasiens, asiatiques, indiens...

Pendant ce temps, en France, seule réponse pour l’instant à la mondialisation des talents : le ministère de l’Immigration et les débats sans fin sur la régularisation de quelques milliers de familles aux codes civils douteux et candidats au regroupement familial.
16:25 Publié dans Vie Economique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Migrations, travail, avenir, attali, Singapour, immigration

